Lorsque l’auteur de ce blog sera âgée d’un mois supplémentaire, et donc résidente française, on dira d’elle, le soir, dans les boîtes de nuit et les charcuteries interlopes : quelle femme ! Et mieux: quelle femme ordinaire !
Sans maids, même sans chauffeur, sans clim plus bruyante qu’un tracteur (aaaaoahh est le mot qui vient quand on l’éteint), sans piscine en forme de l’Inde, sans boa dans le jardin, sans crachat dans la rue, sans Sir, sans mangue, sans la nuque très légèrement collante des 176% d’humidité de l’air et million de chaleur, sans what to cooking today mam, sans aventure écarquillante en descendant chercher une ampoule (vous en achetez souvent, dirait-on, mais ne remplacez jamais celles qui chez vous ont rendu l’âme, pour des raisons difficiles à établir ici mais expliquant sans doute pourquoi, petit à petit, votre horizon s’obscurcit), sans marbre rutilant, sans eau minérale, sans chor bazar, sans toi, peut-être, lecteur expatrié, et c’est bien triste, ne m’oublie pas, car moi, je t’aime toujours,
mais donc, dans un mois,
avec fille aînée (fille ! rire du matin au soir ! hululer de sanglots au cinéma !), avec amis des enfants et de vous, avec cinéma donc, trois séances à la suite, avec terrasse de café, avec librairies, avec crachin dans la rue, avec artichaut (bordel de merde, des artichauts, quand même), avec ceux qui avant, vivaient à d’autres heures, avec la nuque trempée de la pluie qui-ah-bon-c’est-pour-176%-des-journées-de-novembre ?, avec plein de travail à rendre, plein de fleurs à acheter, de cris abominables et enchantés qu’on peut pousser sans témoin dans la maison à neuf heures moins huit du matin, en culotte, sautant sur les canapés avec l’aimable chat prisonnier dans ses bras (c’est un exemple. Tu peux aussi faire pipi la porte ouverte, et personne ne viendra t’interrompre le jet : mam, can you come, I bring nice mangoes today. Puis, onze secondes plus tard, mam, what potato do you want for diner)
C'est-à-dire que dans trois ou quatre mois, revenue de vacances, vous vous retrouverez chef de la maisonnée (sans Sir, donc, qui s’attarde un peu à bombay, pas trop longtemps on espère fortement), si tu louchais un peu tu jurerais, c’est à s’y méprendre, qu'il s'agit d'Yves Mathieu-Saint-Laurent, vingt et un ans, soudain propulsé à la tête de la Maison Dior (sauf que vous réservez les colossales lunettes aux journées consacrées à l’étude des conjonctivites à travers le monde).
Dans votre cuisine rose vous surgirez donc (« Le rose, c’est beau avec du beige, du marron, du violet. C’est une couleur qui remplace les gants blancs… », s’enthousiasme Yves au début des années quatre-vingts) et en sautillant et chantant y cuisinerez des rôtis de porc à la cocotte, des artichauts barigoule, des langoustines crues qui ressemblent avant dépeçage à des vieilles et maigres indiennes aux jambes arquées, du dos de cabillaud grillé et, quand même un peu, de la salade de nouilles à la Leena, avec trop de nouilles trop cuites, trop peu de minibouts de tomates et de concombres mous, mais avec quand même quelques poils.
Une fois par mois, vous irez jusqu'à préparer tout un dîner indien et les enfants auront des torrents d’eau nostalgique dans les yeux, mâchant avec délectation le poulet qu’ils repoussent –horreur !- aujourd’hui, des rigoles poudrées de curcuma leur remontant par les narines.
Et vous ferez la vaisselle. Rangerez le petit déjeuner. Ramasserez les trognons. Sortirez les poubelles. Rachèterez du paic. Rincerez les éponges. Quelle allégresse ce sera ! Quelle liesse dans votre chaumière avec jardinet ! Quelle vie!
Vous pourrez faire tout ce que vous voulez ! Sans huile ! Sans préméditation !
Demain, vous raconterez comment, ayant récemment voulu retomber en enfance en préparant un inouï gâteau au yaourt, vous avez cru décéder en constatant que dans les placards de la cuisine coachée par Leena, il n’y avait ni levure ni farine, et que sur les neuf œufs que contenait le frigo, six étaient remplis d’un jus très liquide et d’une couleur qu’Yves Saint Laurent associerait in petto au rose bougainvillée de votre cuisine parisienne : le marron tendance Ricoré.
Allez fanfaronne poulette, relis ça dans un mois, et en nettoyant la poubelle auréolée de tes propres projections familiales, on verra si tu ne le regrettes pas, le capharnaüm à l’huile de Leena.
Parce que votre cuisinière Leena est l’une des personnes les plus délicieuses qui soit.
Au moment de la séparation de juin, elle ne sera pas la seule à pleurer, vous le savez bien. Peut-être même que, sur son épaule où elle vous aura perchée en vous écrasant de ses grands bras au lugubre moment du départ, vous chercherez les rigoles de curcuma qui dévalent matin après matin les pentes de son cou, pour toujours en garder le goût sur la langue.
Le curcuma, Yves, ça va bien avec le rose, aussi.








